Regard croisés sur Gracchus Babeuf
L'historien vendômois Jean-Claude Pasquier et l'écrivain Jacques Dahuron éclairent un des grands moments de l'histoire de Vendôme.
Depuis la mort de Robespierre en juillet 1794, la Révolution française a été confisquée par le Directoire. Pour ceux que cette période a enrichi, « les éléments les plus pourris du temps » selon Jacques Dahuron, « les nouvelles fortunes bourgeoises devaient être protégées contre tous ceux qui risquaient de les remettre en question ». C'est dans ce contexte que François Noël Babeuf, dit « Gracchus » Babeuf imagine la « Conjuration des Égaux ». Qui sont-ils, ces conjurés ? Des intellectuels, des utopistes, des poètes, d'anciens soldats de l'an II, tous acquis aux idées de 1793 favorables au petit peuple qu'ils souhaitent voir renaître. Babeuf, de par ses écrits et sa volonté de répandre leurs paroles fait figure de prophète. « Attention quand même, souligne Jacques Dahuron, si les théories de Babeuf et son courage sont évidents, son sens politique laisse à désirer. En effet si ses idées rencontrent une réelle sympathie, il fait une erreur en pensant pouvoir soulever les foules ». Et c'est bien ce qui arrive en effet. Mal préparée, ses organisateurs péchant par naïveté, la conjuration est dénoncée et les conspirateurs arrêtés le 10 mai 1796.
« L'un des conjurés (Jean-Baptiste Drouet, artisan de la capture de Louis XVI à Varennes) étant député, la Haute Cour ne pouvait siéger à moins de 120 km de Paris », explique Jean-Claude Pasquier. C'est pourquoi le 13 août, le ministre de l'Intérieur choisit la ville de Vendôme pour tenir ce procès. Pourquoi Vendôme : « Parce que les notables de la ville sont totalement acquis au Directoire, précise encore Jean-Claude Pasquier, et que la faible population (7.300 habitants à l'époque) peut, si besoin, être facilement maîtrisée par la troupe. Un procès qui se tiendra au premier étage du bâtiment Régence, aujourd'hui vendu à Vuitton, dans un décor de scène d'opéra garni d'un mobilier royal venant de Versailles et Fontainebleau ».
Ils sont 47 accusés devant le tribunal. « Darthé refusera de se défendre, jugeant le tribunal illégitime ; Babeuf, lui, transformera son procès en tribune politique et ses idées rencontreront à nouveau un fort taux de sympathie auprès de la population », explique Jacques Dahuron. « D'autant plus, souligne Jean-Claude Pasquier, que bon nombre de Vendômois se réunissaient la nuit pour écouter les prisonniers qui chantaient dans leurs cellules ». Mais le procès, même s'il dure huit mois, n'est qu'un simulacre de justice. La preuve : « On est parti chercher la guillotine à Blois avant même que la sentence ne soit rendue. La guillotine était déjà aiguisée et de nouveaux paniers avaient été préparés pour recevoir les têtes », affirme Jean-Claude Pasquier. À la lecture du verdict, Babeuf et Darthé tenteront vainement de se suicider. Ils seront exécutés au petit matin sur la place d'armes (à côté de la bijouterie située place Saint-Martin).
Que sont devenus les corps ?
Nul ne sait (ou ne veut savoir) ce que sont devenus les corps des suppliciés. Le pouvoir de l'époque ne souhaitait pas que leurs tombes deviennent un lieu de rassemblement. A-t-on jeté les corps à la voirie, ont-ils été enlevés par des vignerons ? Jean-Claude Pasquier penche sérieusement pour la version de Stanislas Neilz, un érudit local qui écrit dans « Le journal du Loir » en 1843 que les corps auraient été portés « au cimetière principal de la ville situé au grand faubourg » c'est-à-dire Faubourg-Chartrain, à l'endroit de l'ancien théâtre. Il ajoute également qu' « à en croire cette hypothèse, de loin la plus crédible, ils (Babeuf et Darthé) reposent toujours en ce lieu ». Leurs spectres hanteraient-ils les nouveaux logements construits à cet endroit ?
Pascal Blondiaux, pour la Nouvelle République
